Dix ans après le décès d’Abdirahman Abdi, un Somali-Canadien de 38 ans, survenu à la suite d’une arrestation violente par la police d’Ottawa, des défenseurs des droits continuent de réclamer des changements concrets dans la manière dont la police et les institutions publiques réagissent face aux personnes noires en situation de crise de santé mentale.
M. Abdi est décédé à l’hôpital le 25 juillet 2016, au lendemain de sa blessure lors d’une arrestation devant son domicile à Ottawa. Sa mort a suscité de vives inquiétudes quant au recours à la force par la police, au racisme systémique et au traitement réservé aux personnes noires aux prises avec des problèmes de santé mentale par les institutions de sécurité publique et de santé.
Un tournant pour un changement systémique
Le décès de M. Abdi a marqué un tournant dans le débat à Ottawa sur le racisme systémique et la nécessité d’une réforme.
Une enquête du coroner menée en 2024 a qualifié sa mort d’homicide et a examiné les occasions manquées de désamorcer la situation et potentiellement d’éviter les événements ayant conduit à son décès. L’enquête a formulé 57 recommandations, dont 28 s’adressaient spécifiquement au Service de police d’Ottawa (SPO).
Parmi ces recommandations figurait la création d’un conseil consultatif sur la santé mentale reflétant le vécu des personnes atteintes de troubles mentaux. Ce conseil a pour mission d’aider à élaborer une stratégie policière coordonnée pour les interventions auprès de personnes en crise de santé mentale. Il a commencé à se réunir en septembre 2025.
Progrès dans l’intervention policière
Le Service de police d’Ottawa a mis en place plusieurs mesures en réponse à ces recommandations, notamment une formation accrue sur la désescalade, les pratiques policières exemptes de préjugés et l’intervention en cas de crise de santé mentale.
Les policiers ont également un meilleur accès aux informations concernant les appels antérieurs liés à la santé mentale impliquant certaines personnes, tandis que des équipes spécialisées d’intervention de crise ont été créées pour associer policiers et professionnels de la santé mentale.
Toutefois, les défenseurs des droits soulignent que la formation et les initiatives policières ne suffisent pas à elles seules à résoudre les défis plus larges liés aux crises de santé mentale.
La nécessité de soins adaptés sur le plan culturel
Des acteurs communautaires continuent de réclamer davantage d’investissements dans des services de santé mentale adaptés à la culture et tenant compte des traumatismes.
Sahada Alolo, du Conseil consultatif d’Ottawa sur la santé mentale et les dépendances (Ottawa Guiding Council for Mental Health and Addictions), a souligné que les politiques et les programmes doivent être soutenus par un financement suffisant et entraîner des changements concrets pour les membres de la communauté.
La Coalition pour la santé mentale des Noirs d’Ottawa (Ottawa Black Mental Health Coalition), créée en 2021, rassemble des organisations qui s’efforcent de mettre les résidents noirs en contact avec des services de counseling en santé mentale et d’autres ressources. Sa coordinatrice, Michelle James, a souligné que l’objectif ultime devait être de prévenir les crises plutôt que de se contenter d’y réagir.
Cela passe notamment par des services adaptés sur le plan culturel, permettant aux individus et aux familles d’aborder la question de la santé mentale et de solliciter de l’aide avant que les situations ne s’aggravent.
Développer des interventions en cas de crise sans recours à la police
Une autre avancée majeure réside dans le développement du programme ANCHOR (Alternative Neighbourhood Crisis Response), qui déploie des intervenants spécialisés pour répondre aux appels liés à la santé mentale sans faire systématiquement appel à la police.
Au cours de sa première année d’activité, ANCHOR a traité 1 874 appels, dont plus de 90 % sans intervention policière. Depuis, le programme s’est étendu à d’autres quartiers, notamment celui de Hintonburg, où vivait Abdi.
Ces approches témoignent d’une prise de conscience croissante : les crises de santé mentale ne nécessitent pas toujours une intervention policière, et les solutions alternatives ancrées dans la communauté peuvent jouer un rôle essentiel.
Un appel constant à la responsabilité et au changement
Dix ans après la mort d’Abdi, les défenseurs des droits reconnaissent que des progrès ont été réalisés, mais ils continuent de réclamer un changement systémique plus profond et durable.
Les enjeux soulevés par son décès dépassent le cadre d’un incident isolé. Ils touchent à la manière dont sont perçues et soutenues les personnes noires en situation de crise de santé mentale, à la façon dont les institutions interagissent avec les communautés racisées, ainsi qu’à la capacité des réformes à engendrer des améliorations concrètes dans le quotidien des citoyens.
Pour les organisations communautaires et les militants, un changement véritable exige bien plus que de nouvelles politiques ou des programmes de formation. Il nécessite des investissements soutenus, une obligation de rendre des comptes, des services culturellement adaptés et une collaboration étroite entre les communautés et les institutions.
La mort d’Abdi nous rappelle sans cesse l’importance de bâtir des systèmes capables de répondre aux personnes en crise avec dignité, compréhension et bienveillance. Alors que les défenseurs des droits poursuivent ce travail, l’objectif n’est pas seulement d’améliorer la gestion des crises, mais de créer les conditions nécessaires pour prévenir leur apparition.
